Olivier BLEYS
Extraits de textes publiés
SEMPER AUGUSTUS
Roman - Editions Gallimard, 2007
1637. L'arrivée de Cornelis Van Deruick, marchand hollandais sans-le-sou, à Pernambuco, Brésil, où il espère s'enrichir dans le commerce de la canne.
L’endroit offrait le coup d’œil le plus étrange pour un voyageur des Provinces : des cahutes de pisé, vêtues les unes d’un chaume argenté, les autres de palmes sur plusieurs épaisseurs, se pressaient sans ordre autour du débarcadère. Plus loin commençait l’alignement des maisons de style européen avec leurs murs de pierre crépie, et de plus grandes bâtisses à parements de bois, à ornements de mosaïques, certaines agrandies de balcons dont l’ombre abritait des calèches. Le tout baignait dans une poussière fauve qui ne semblait pas vouloir reposer et flottait, indolente, à hauteur des arbres à coco. Ce fut un réconfort pour Cornelis de trouver une église au bout de cette perspective, fermant l’allée unique qui partait du port et s’allongeait vers la forêt.
« Allons, si l’on a planté une croix ici, nous sommes en civilisation ! » songea le marchand qui reprenait confiance.
À cause peut-être qu’il était midi et que le soleil ardait fort, on ne voyait personne dans les rues, sauf quelques indigènes mâcheurs de bétel qui lorgnaient drôlement le nouveau venu. Cornelis ne put leur faire porter son lourd bagage, même à renfort d’argent. Ces gens, semblait-il, avaient des maîtres qui n’auraient pas apprécié de les voir travailler pour un autre. Des enfants s’offrirent de surveiller son bien pour quelques stuivers, tandis qu’il visiterait la colonie. Le marchand accepta mais un moment plus tard, revint en courant les chasser : les vauriens avaient ouvert les coffres et s’en partageaient le contenu.
Ce n’était hélas ! que l’aube de ses tribulations. À la maison du gouverneur, un métis acariâtre, un cabra comme disaient les gens d’ici lui apprit que le registre du Farouche était clos, qu’il ne pouvait donc être reconnu passager ni prétendre aux commodités faites pour eux. Les cases neuves, paraît-il, étaient toutes attribuées ; les cases anciennes, délabrées par les pluies, offraient moins de confort qu’une bauge de pécari. Ne restait à louer qu’un appentis dans une sucrerie voisine, près du baraquement aux esclaves.
« Mais le toit prend l’eau… », l’avertit charitablement le métis, « Et le vacarme du moulin est infernal ! »
Cornelis loua l’appentis.
Ses premiers temps à Pernambuco furent une interminable épreuve. Sans le secours des anciens passagers du Farouche, qui se rappelaient leur sympathique couturier, le Harlémois serait peut-être mort de faim ou de soif, tant lui semblait difficile d’apprivoiser ce monde exotique. La jungle débordait de fruits qu’il n’osait cueillir, après avoir essayé une baie rouge qui lui avait tordu les entrailles. Il n’était pas question non plus de se nourrir de harengs et de fromage, comme au doux pays natal, car ces mets communs en Hollande, et fort économiques pour qui s’en rassasiait, coûtaient ici très chers, quelle que fût d’ailleurs leur endurance au long voyage en mer. Enfin les sucreries, s’il y en avait foison — pâtes ou gelée de goyave, confiture d’anarcade, meringues à la coco, citrons confits… — ne régalaient que les planteurs, comme l’illustraient du reste leur embonpoint et leurs dents minées.
Le marchand comprit alors qu’il lui faudrait suivre le régime des indigènes s’il voulait subsister. Il s’initia donc aux fèves, au caïman bouilli, à la friture de crabes et même à certains vers de la grosseur du doigt qui foraient les palmiers. En revanche il conserva pour la cassave, servie à la table d’un paysan, une aversion durable ; la première bouchée lui tirait des grimaces, la seconde le faisait tousser et cracher au point que Willem Piso, le médecin de la colonie, le soupçonna d’avoir développé un genre d’allergie au manioc.
« … ou bien c’est le mal du pays ! » supposa le même homme, à qui Cornelis tenait des discours accablants sur les rigueurs du voyage et les tourments de son installation.
La question du logement fut plus longue à régler. Le métis n’avait pas menti en dépeignant l’appentis sordide où Cornelis traîna d’abord ses coffres, et qui fut son premier toit en Amérique. Non seulement l’endroit était bruyant, humide et sale, mais la proximité des meules à sucre, qui broyaient nuit et jour les faisceaux de cannes, chargeait l’air d’un effluve capiteux dont le marchand prenait des haut-le-cœur. Quand il s’aperçut que ses chemises jaunissaient sous le dépôt de cassonade, et qu’enfin tous ses effets poissaient au toucher comme des sucres d’orge, la mesure fut comble : Cornelis résolut de déménager dans la maison du gouverneur, où quelques chambres se louaient pour les voyageurs de passage. Il dépensa ainsi l’argent qu’il destinait à son commerce, mais qu’importe ; le Harlémois n’imaginait pas d’exercer son métier dans le triste état où il se voyait — la barbe rampante, les ongles crasseux, le pourpoint si sale qu’il lui semblait, passant ses habits, revêtir une armure malodorante.
S’agissant de négoce, le père Van Deruick ne s’en était pas encore occupé. Trois semaines avaient passé depuis son arrivée à Pernambuco, qu’il avait employées seulement à se loger, à se nourrir et à se garder propre. Répondant ainsi aux plus urgentes nécessités, il n’avait pas songé qu’il prenait du retard sur la concurrence, formée partie de marchands installés dans la place, partie de débutants venus avec lui sur le Farouche. Ces derniers qui étaient jeunes, cupides et pleins d’allant se souciaient peu de dormir ou de garnir leur assiette ; ils n’avaient qu’une idée en tête : prospérer, et engageaient pour cela, dès la descente du bateau, la plus féroce compétition.
Aussi, quand Cornelis s’avisa de mettre en train ses affaires et qu’il se rendit au comptoir où s’échangeaient les marchandises, il trouva la plupart des lots réservés, et ceux qui ne l’étaient pas affligés de tares sévères et invendables. Sucre, fruits, liqueur : pas le moindre ballot, pas le moindre tonnelet qui ne fût propriété d’un rival et qui, dûment sanglé, enregistré, étiqueté, n’attendît l’embarquement prochain au fond d’un entrepôt. Les bateaux qui repartaient pour l’Europe avaient leurs cales pleines, ceux qui arrivaient ne toucheraient pas la colonie avant deux ou trois semaines, et ceux-là même faisaient l’objet d’enchères effrénées par les négociants.
« Vous dites qu’il n’y a plus nulle part où loger une cargaison pour les Provinces ? Que même la cabine du capitaine est louée ?
— C’est hélas, la vérité ! » confirma le gérant du comptoir, un vieux soldat perclus de rhumatismes que la nature avait pourvu, comme en réparation de son corps disgracieux, de vastes yeux d’enfant pâlis par l’océan.
« Cependant, un baril de poivre ou de cannelle ne doit pas tenir grande place ! plaida encore le marchand.
— Qui parle de poivre ? Il n’en pousse pas ici, brave homme ! Les colons ont assez de la canne…
— Comment ? On ne récolte pas d’épices ?
— À quoi bon ? La terre de ce pays, le massapé, est si grasse que les cannes mûrissent en trois mois, six fois plus tôt qu’aux Antilles ! Elles donnent d’ailleurs un sucre excellent, le meilleur au monde. Les planteurs seraient sots de cultiver rien d’autre ! Visitez les vallées d’Olinda, d’Igaraçu, de Beberibe… Partout, des cannaies, des moulins, des esclaves au travail ! Il n’y a guère que les nègres pour semer devant leurs cahutes un peu de tabac et de chanvre, de quoi bourrer leurs pipes. Mais à coup sûr, ils n’en exportent rien… »
Ce fut pour le pauvre Harlémois comme si le sol s’ouvrait sous ses pieds. Il s’était certes préparé à des difficultés, mais n’avait pas songé être empêché de travailler faute de marchandise. Le gérant le vit si accablé qu’il voulut lui témoigner sa sympathie. Bien qu’endurci aux plaintes des boutiquiers, il s’apitoyait parfois sur les nouveaux venus. Un coffre était rangé sous l’abattant : il en sortit une bouteille de ratafia dont deux verres à liqueur coiffaient le goulot.
« Je l’ai distillé moi-même… La mer gâte les liqueurs. J’ignore pourquoi, tous les flacons qui nous arrivent empestent le bouchon. »
Cornelis trinqua d'une main molle, et tant le malheur l'abrutissait, laissa l'alcool goutter sur son menton. Il semblait vieilli d'un lustre.
LE JARDINIER D’ASSISE
Fiction - Editions Desclée de Brouwer, 2005
Extrait 1
Un matin, j’appris d’un soldat du guet qu’un bateau italien s’était abrité au port durant la nuit. Parti d’Ancône huit jours plus tôt, il avait quêté longtemps la direction du sud et de la Terre Sainte, sa destination. Mais les vents, soufflant continûment à l’envers de ses voiles, lui avaient refusé tout progrès dans cette voie. Pour finir, la tempête avait drossé la nave sur nos côtes. Peu s’en était fallu qu’un écueil lui perçât le flanc, au large d’une île voisine, coûtant la vie à sept cents croisés, trois cents pèlerins et tout l’équipage. On ne savait, des prières des uns ou des efforts des autres, ce qui avait sorti la nave d’embarras. Quoi qu’il en fût, elle avait franchi la passe et trouvé refuge. C’était l’histoire qu’on racontait.
Les distractions étaient rares à Zara, et l’arrivée d’un bateau en formait une. J’accourus au port où toute la ville m’avait précédé. Ceux qui ne piétinaient pas à l’entour de la nave s’alignaient aux fenêtres, de fait bondées du côté de la mer et vides sur les rues. Le nombre des curieux s’ajoutait à celui des passagers, tous descendus à quai avec leurs bagages et pour certains, avec leurs chevaux ou leurs marchandises. Les deux groupes s’étaient mêlés, non toutefois jusqu’à se confondre. Parmi les indigènes vêtus de frais, les arrivants se signalaient par le foncé de leurs visages et le fouillis de leurs habits. Cette affreuse nuit en mer avait creusé leurs traits. Au cou des soldats, l’armure rutilante avait terni, parfois rouillé. Des valets taciturnes poussaient l’aiguille sur des bannières en charpie.
Je fus de groupe en groupe pour entendre le récit du voyage. Il était question ici des traîtrises de la mer, là des hasards de la navigation. On se lamentait beaucoup, on s’écriait contre le sort ou contre les marins, selon qu’on escomptait ou non réparation. Seuls deux des passagers se tenaient coi — et même ils souriaient, comme je m’en avisai en approchant.
« Qui sont-ils, ceux-là ? », m’enquis-je chez le premier venu.
« Des pénitents, à ce qu’on dit. Ils se nomment “ frères mineurs ”.
— Ça n’y ressemble pas !
— Pour ça, non ! Des mines pareilles ! Si tu veux mon avis, ce sont des malandrins qui ont pris l’habit du Seigneur pour le bénéfice de l’aumône. »
« Pouah ! », termina l’inconnu en crachant au pied des deux hommes. Ils ne parurent pas s’en émouvoir.
Je les dévisageai longuement. C’étaient des clercs de vile apparence, couverts d’une bure informe qui s’effilochait au bas, au haut et à l’endroit des manches, partout où l’on avait percé pour ouvrir un passage. Une croix aux branches inégales était barbouillée sur un pan du vêtement, autrement des plus simples. Pour seul accessoire, les clercs portaient une corde nouée ; sa teinte disait qu’elle avait essuyé bien des flaques et franchi quelques lisiers. L’embrun n’avait pas éclairci le tissu verni de crasse mais contribué, si possible, à le roidir davantage.
Quels hommes se suffisaient d’une telle défroque ? Je m’inter-rogeais, comme les nombreux témoins. Cette misère consentante nous intriguait mais plus encore, le sourire des clercs, leur joie im-mar-ces-cible. Il n’y avait rien dans leurs visages pour dissiper l’énigme. C’étaient, hélas !, des figures assorties aux tuniques — rondes, velues, noires et plissées, vrais noyaux d’olive qu’on devinait coiffant des corps aussi malplaisants. On n’en voyait d’approchantes qu’aux bandits montagnards, aux détrousseurs tannés par le soleil et le grand air. Pourtant, je ne sais quelle douceur chez ces vilains clercs interdisait le rapprochement.
Extrait 2
Le bruit courait que le Poverello avait dressé sa tribune devant la cathédrale Sainte-Anastasie. Je m’y portai à toutes jambes et ne tardai pas à cueillir les premiers échos de son sermon. De fort loin, la voix sonore de François vous happait comme celle d’un héraut porteur d’une grande nouvelle. On ne saisissait pas encore les mots que déjà, leur accent pénétrait le cœur et y laissait un ravissement. Ce n’était point la voix exaltée d’un fou, ni celle véhémente d’un orateur ; la ferveur qui l’habitait ne semblait rien devoir, ni au délire ni à l’artifice. Tout de même, elle entrait dans vos oreilles comme la musique la plus suave ou le tonnerre le plus puissant.
La sueur me baignait quand j’arrivai aux abords de la cathédrale. Là, un grand rassemblement me freina. Il me fallut jouer des coudes pour arriver en vue du saint homme. Un premier rang de soldats le débordait de toutes parts. Comme il semblait chétif, notre père François, auprès de ces géants ! N’importe lequel pouvait le soulever de terre, encore d’un seul bras.
À présent, je me demande si cette courte taille n’était pas exprès et si Dieu, en façonnant ainsi son serviteur, n’entendait pas que les gens mieux bâtis le prennent en pitié. S’il avait été bien fait, n’aurait-il pas éveillé la jalousie des hommes et la tendresse des femmes ? Au lieu qu’ainsi conformé, il faisait rire plutôt : puisqu’on ne lui enviait rien, on pouvait l’écouter.
Il n’empêche, ses bras insuffisants et ses jambes brèves fatiguaient François. Non seulement l’effort de marcher lui coûtait davantage, mais, pour se faire entendre d’un grand nombre, il devait pousser sa voix où d’autres n’auraient eu qu’à parler. Notre père s’enrouait vite. Bien des prêches s’achevaient parce qu’aucun son ne montait plus de sa gorge. De là aussi, ces gestes et ces grimaces dont le saint meublait ses sermons, et qui deviendraient pour tous un trait reconnaissable.
Ce soir-là, devant le peuple de Zara, François produisit une vraie gymnastique : il sautillait, il toupillait, il pirouettait, mêlant des pas de danse à ses imitations du daim ou de l’ours, ôtant soudain sa capuche puis se couvrant la tête, sinon dénouant la corde autour de sa taille qu’il faisait serpenter sur les pavés pour imager l’ennemi de Dieu.
« Ayez garde, mes chers frères, de jamais donner prise au démon ! Ce n’est pas en vain qu’il a des griffes, des serres, des crocs, tous les moyens du prédateur ! Songez que les viles actions, comme les viles pensées, vous poussent des organes en dehors. Et lui s’en empare ! Oh ! Oh ! Craignez qu’il vous saisisse ! Aïe ! ».
Je n’avais jamais rien vu de tel, ni mes voisins non plus, à juger de leurs mines étirées et de leurs sourcils hauts. Les soldats s’entre-regardaient, doutant du parti à prendre : fallait-il laisser ce troubadour divertir le peuple ou l’arrêter céans, parce qu’il couvrait ses singeries du nom de Dieu ? Leurs mains frottaient nerveusement le bois de la lance. Aucun n’intervint. Le sourire de notre père lui faisait bouclier. On ne pouvait lever la main sur François, sauf à fermer les yeux. Et que dire des mots sortis de sa bouche ? Ils vous ravissaient, à moins également de boucher ses oreilles.
Je me rappelle chaque ligne du discours qu’il prononça devant la cathédrale Sainte-Anastasie, à ce moment peuplée de colombes qui, elles aussi, semblaient venues l’entendre. François s’adressait à elles, il leur parlait familièrement comme à des hommes, sans marquer ni sa supériorité d’être pensant ni leur vilenie d’animaux privés d’âme.
« Mes frères les oiseaux, vous avez bien sujet de louer votre créateur et de l’aimer toujours : il vous a donné des plumes pour vous vêtir, des ailes pour voler, et tout ce dont vous aviez besoin pour vivre. De toutes les créatures de Dieu, c’est vous qui avez meilleure grâce ; il vous a dévolu pour champ l’espace et sa limpidité ; vous n’avez ni à semer ni à moissonner ; il vous donne le vivre et le couvert sans que vous ayez à vous en inquiéter. »
L’air était comme attiédi par sa voix et la lumière, autour de sa silhouette, nuancée d’or. Depuis qu’il parlait, la paix s’était faite dans les feuillages, ordinairement bruyants de merles. Était-ce une illusion, ou les fontaines aussi s’éclairaient-elles, la mer ravalait-elle son écume ? Incliné sur François, le vieux sycomore avait l’air d’un éventail, d’un antique flabellum aux mains du vent : on eût dit qu’il dispensait fraîcheur et ombrage pour le bien-être du saint. Enfin toute la nature témoignait à ce petit homme un respect véritable et je l’écoutais transporté, certain qu’un être ainsi aimé des créatures l’était aussi de Dieu.
A L’HEURE
Texte - Editions Virgile, 2005
Parmi les jouets favoris de mon enfance, il en est un que j’ai revu tantôt dans une vitrine du musée Japy, à Beaucourt. Rien ne me préparait à cette rencontre et certes, je fus bien étonné de trouver derrière un panneau de verre, près d’une étiquette numérotée, le réveille-matin de ma grand-tante Gelin, un modèle commun « avec échappement à ancre, système Roskopf, 1909 ».
C’était un garde-temps très ordinaire, sorte de cube chromé aux coins arrondis, muni d’une anse pour son transport et de trois boules de métal en guise de pieds. Le cadran portait des chiffres romains finement empattés sur lesquels couraient les aiguilles : celle des heures, celle des minutes et une troisième que son talon en croissant semblait vouer non à la battue des secondes, mais au relevé des phases lunaires.
À son aspect, ma mémoire restitua fidèlement l’époque où j’en avais l’usage. C’était en 1978 ou en 1980, je n’avais pas dix ans, et le réveil figurait à contre-emploi dans les saynètes que j’animais avec des autos miniatures et des bonshommes en plastique. Il y tenait un rôle conforme à sa silhouette trapue et à son revêtement argenté : tantôt rocher, tantôt coffre-fort, tantôt robot ou tourelle de canon, il servait à tout sauf à donner l’heure — car depuis longtemps, personne ne le remontait plus.
J’ignorais la valeur de cet objet et déduisais de son éclat métallique qu’il devait coûter bien cher. Le réveil de tatan me semblait luxueux et me le paraît encore, auprès des articles en plastique qui lui ont succédé. Dans une gamme équivalente, les pendulettes actuelles sont moins raffinées. On n’y voit plus le même souci du détail, traduit ici par la délicate niellure entourant le cadran, les aiguilles bicolores aux flèches lancéolées.
Il s’agissait pourtant d’un modèle économique, fabriqué en grande série pour une clientèle populaire. À propos du mouvement, l’étiquette du musée précise : « chutes très fortes et inégales. Les chevilles doivent être en acier et ne tiennent pas l’huile. » En y regardant de plus près, je note aussi l’imparfaite superposition de la loupe sur le cadran horaire, dont elle entame le contour pointillé. Voilà certes un défaut qu’on aurait corrigé sur les pendules de prix !
Le réveil ne soutint pas longtemps mes tripotages enfantins : ses organes les plus délicats, entre autres les clefs à remonter fixées au dos, furent vite hors d’usage, sans parler du mécanisme intime qui rendait à la moindre secousse des bruits alarmants — cliquetis des pièces détachées, roulant d’un coin à l’autre de leur prison de tôle.
Je dois quand même à ce modeste chronomètre d’avoir été à Beaucourt comme en pays de connaissance et d’avoir reçu de ce nom, Japy, un écho familier.
LE FANTÔME DE LA TOUR EIFFEL
Roman - Editions Gallimard, 2002
A peine les fondations de la Tour furent-elles assises, au seuil de l’été, qu’on jeta la terre par-dessus pour les recouvrir.
Ces pelletées qui tombaient, funèbres, sur la maçonnerie encore fraîche rappelaient une inhumation, et beaucoup voulurent y voir les funérailles avancées du projet. On disait que l’effort silencieux des terrassiers rendrait bientôt au Champ-de-Mars son aspect de naguère – une plaine morne et sans usage, un autre cimetière digérant les restes des chimères humaines.
Du sol égalisé émergèrent quand même seize gros sabots de maçonnerie, hauts comme un homme et trois fois plus larges. Les badauds se firent expliquer leur fonction, qui était de supporter directement les piles de l’édifice. Cette annonce laissa perplexe. En effet, les sabots étaient inclinés : comment la Tour ainsi chaussée tiendrait-elle debout ? Est-ce qu’on élevait un mur sur un pied tordu ?
Comme finissait l’entreprise de fondation commença celle du montage. Les derniers convois de terre croisèrent les premiers convois de fer, et des poignées de mains s’échangèrent entre les terrassiers qui partaient et les ouvriers qui arrivaient.
Ces mains-d’œuvre différaient autant que leurs tâches et leurs outils : d’un côté les hommes de l’ombre, anciens mineurs parfois, entraînés à piquer la pioche dans les ténèbres tièdes des souterrains ; de l’autre les hommes du plein air, gabiers de marine reconvertis, que leur dédain du vertige favorisait dans les travaux d’altitude.
Les seconds surtout excitaient la curiosité des journa-listes : annonçaient-ils une nouvelle classe de travailleurs, les « ouvriers acrobates » ou « ouvriers volants », spécialisés dans les constructions élevées ? Un surnom ne tarda pas à leur échoir : c’étaient « les ramoneurs ». On créa dans la foulée celui des employés au sol, appelés « gars du plancher des vaches ».
Grâce à l’activité des ramoneurs, la Tour gagna rapidement ses premiers mètres. Tout le temps des fondations, les pièces avaient été usinées à Levallois-Perret pour être le moment venu au rendez-vous du montage. Dans les premiers jours de juillet 1887, elles commencèrent d’affluer sur le chantier à bord de gros camions. Une grue roulante en soulageait les chevaux, puis des wagonnets les prenaient en charge, pour les transporter vers les piles par quatre voies divergentes. Là, de nouvelles bigues de vingt-deux mètres les hissaient à leurs places respectives, où elles étaient fixées.
Le travail avançait à grande allure. Suivant la méthode Eiffel, chaque pièce était présentée avec les trous déjà percés et deux tiers des rivets posés, tel un élément de meccano qu’il suffisait de mettre en place et d’assujettir, et qu’on pourrait pareillement démonter. Grâce à la relative légèreté des poutres – aucune ne dépassait trois tonnes –, quelques heures et quelques hommes suffisaient à l’opération. Ce chantier titanesque, rival pour les dimensions de celui des pyramides, ne devait jamais réunir plus de 250 ouvriers.
On pouvait constater de jour en jour les progrès de la construction : la Tour s’élevait presque à vue d’œil. Les employés partant au travail toisaient les piles avec leur crayon, et recommençaient le soir en rentrant du bureau ; l’écart était parfois d’un ongle. Un preneur de vues engagé par Eiffel, M. Durandelle, fixait la marche des travaux sur des épreuves photo-graphiques, tel un greffier du miracle.
A la fin de l’été, les seize sabots portaient déjà d’assez longues tiges de métal, tenues entre elles par des entretoises.
C’étaient de gros bouquets de fer qui semblaient, à certaine distance, jaillis du sein même de la terre comme un végétal monstrueux. « Le fer pousse ! » s’émerveillaient les passants. Et de fait, dans cette terre fouillée comme pour y semer la graine, dans la percée obstinée du métal, dans les flèches noueuses qui s’élançaient à présent vers le ciel, beaucoup voyaient la croissance régulière et organique d’un arbre.
« Mais l’arbre peut s’abattre ! » rétorquaient les sceptiques. Car des échafaudages de bois avaient monté partout en même temps que le fer, si nombreux, si touffus qu’ils aveuglaient les piles. Les mêmes qu’avaient inquiétés les sabots s’effrayèrent de ces béquilles. Comment ne pas sentir un danger, l’aveu d’un écroulement possible ?
A mesure que s’élevait la Tour, grandissait aussi la peur qu’elle inspirait.
Sa tangibilité donnait consistance aux peurs encore diffuses. C’était un cauchemar dont on s’éveillait pas. D’aucuns la voyaient bâtir comme un condamné voit dresser l’échafaud de son propre supplice. Elle semblait tout à la fois le bonjour du monde émergent et l’adieu du monde finissant. Un monument fin de siècle !
L’EPÎTRE A LOTI
Biographie - Editions L'Escampette, 2003
Rochefort-sur-mer est un malentendu, sinon une imposture. La moitié du nom promet sans tenir.
Pourquoi faire, ce rajout théâtral ? Miel à touristes ainsi qu’à Cordes dans le Tarn, un bourg haut perché devenu Cordes-sur-ciel ? Caprice d’édiles pour détacher la commune charentaise d’un faux jumeau, Rochefort-en-terre dans le Morbihan ? Le panneau à l’entrée de la ville n’en dit rien.
Il semble que tout nouveau venu à Rochefort soit exposé à telle méprise. Sans doute a-t-il espéré louer, pour une bouchée de pain, une de ces petites maisons de pierre tendre dont les quartiers historiques répètent à l’envi le modèle, jadis quelconque et aujourd’hui coté ; sans doute a-t-il rêvé d’ouvrir chaque matin la fenêtre de sa chambre sur l’océan, sinon sur telle rue qui en vient, baignée de ses effluves… Rochefort-sur-mer, pardi !
Or c’est en vain. Ces jolies façades claires dont la ville est comme embuée sont aux mains des familles, qui ne prêtent pas, qui ne vendent pas— ou bien à si mauvais marché qu’il vaut mieux construire la pareille sur un terrain nu. Quant à la mer, prenez-en votre parti : elle n’est pas à Rochefort.
Vous questionnerez comme moi les rues angulaires, cherchant un point de fuite où s’éploierait cette chose grande et bleue. Vous tendrez l’oreille aux froissements de l’écume, au feulement des vagues ; et encore vous priserez l’air humide si fécond en averses, dans l’espoir d’y goûter un sel avant-coureur. Peine perdue !
Nul débouché d’azur aux confins des rues. Beaucoup finissent au croise-ment d’une autre, dans cette ville planifiée éprise d’angles droits ; d’autres avortent devant une porte monumentale, la grille d’un jardin ou d’un hôtel. Rares sont celles qui jouissent d’un perspective et font un usage un peu libre de l’espace, en longueur ou en largeur. Rochefort-sur-mer est en deuil d’horizon.
Mais alors, où est l’océan ? Loin ! Vingt kilomètres séparent la ville de son épithète, encore par des routes et des chemins si retors, si peu carrossables qu’ils semblent commis pour vous en détourner. Les grands axes dédaignent l’immensité bleue, préférant la prendre de long vers Royan ou vers la Rochelle. Voilà le rôle qu’on assigne à la mer : un fond de paysage, un bouche-horizon !
Ce qui me tiendra lieu de mer à Rochefort est une aire de parking ; de houle, la pluie têtue battant l’asphalte ; de phare, l’enseigne intermittente d’un magasin de chaussures.
Je n’aurai pas même la consolation d’inventer des marins chez mes voisins de palier : leurs physionomies sont décidément terriennes et leur loisir, assez indiqué par le fusil de chasse sur leur épaule, explique la vente de munitions dans les supermarchés.
Si l’on est pêcheur à Rochefort, c’est pêcheur à pied. La marée basse voit affluer en nombre ces huissiers de la mer, concurrençant les échassiers dans la capture éclair, précise, frugale des créatures à bave et mucus délaissées par le flot. Ce n’est pas l’océan, non, c’en est l’antichambre ; une aire de déambu-lations et d’envasements, pleine du silence un peu fade dont la nature a soin de couvrir ses terrains vagues.
« L’estuaire de la Charente doit paraître terne et bien étroit à ce grand coureur d’îles et de baies vermeilles » écrivait l’amiral Fauque de Jonquières au sujet de son ami, l’écrivain voyageur Pierre Loti.
Telle a été aussi mon impression, de ce premier regard lancé sur un parking rochefortais.
L’ENFANCE DE CROIRE
Récit autobiographique - Editions Gallimard, 2004
Le premier mot que j’ai articulé ; le premier mot au pouvoir (doutez-vous que dire, c’est se rendre maître ?) de mes lèvres inhabiles, de ma langue joueuse, de mes dents juste percées… Quelles ont été, oui, les premières syllabes intelligibles dans ma bouche ?
Je les présume riches en voyelles comme un bonbon l’est en sucres, avec assez de consonnes — la note acide — pour parer la fadeur. « Papa », « maman », l’un ou l’autre : voici ma prime parole.
Or, de ces deux mots, le second rend à l’oreille un son assez voisin de mon préféré dans la langue française : « firmament ». Le soupir qui s’exhale, le trait aérien dont siffle l’herbe et s’éteint la bougie : cela seul sépare « maman » de « firmament ».
On ne saurait pourtant concevoir deux mots plus distants, par les notions qu’ils appellent. « Maman » porte une intimité délicate, les caresses d’un être proche. À l’opposé, « firmament » s’adresse au lointain, marque un point de fuite que nos yeux seuls — mais non plus nos mains — peuvent rejoindre delà l’immensité. C’est au firmament qu’on place les étoiles les plus vives. Ce coin du ciel à l’aplomb de nos têtes reste longtemps imprégné de ténèbres ; aussi les astres en lui sont-ils les premiers allumés et les derniers éteints.
Maman et firmament ont-ils rien en commun ? Sans doute leur fidèle accompagnement durant notre vie. Nous naissons sous un firmament et contre une mère ; peut-être même les confondons-nous, dans le premier temps de notre existence. Ensuite, et jusqu’à un âge avancé, nous restons confiants dans leur présence : on voit rarement les étoiles manquer au rendez-vous de la nuit, de même qu’une mère se détourne rarement de son enfant.
Pourvu qu’on les accouple, « Maman » et « firmament » obtiennent une formulation insolite — mais juste — de l’idée de Dieu. À leur image, Dieu est ensemble proche et lointain, obscur et lumineux, incorporel et dense. Ces notions opposées ont un point d’équilibre : c’est là qu’Il émerge.
Voilà du reste un mot, « dieu », que « firmament » relèverait avantageusement. Rien n’est moins universel ni plus confiné à notre langue que le phonème semi muet qui le termine : « eu ». Les petits Français eux-mêmes butent sur ce nom difficile.
À l’âge où j’acquérais mon vocabulaire, « dieu » fut, je m’en souviens, un mot rebelle à la prononciation comme à l’écriture. Je n’aimais pas ce terme aux airs avantageux — partout écrit en capitales, sinon coiffé d’une majuscule comme on l’est d’un chapeau — dont la brièveté le faisait mal entendre. Il me semblait tronqué, inabouti : à l’ouïe, le produit d’une bouche trop molle, articulant mal ou soufflant peu ; sur le papier, l’œuvre d’une main paresseuse, qui bornait son effort à quatre lettres aux hampes courtes.
N’en pouvait-on choisir un plus franc, plus sonore et surtout plus long pour désigner l’Être Suprême ? Une seule syllabe, n’était-ce pas un peu juste pour déployer pareil concept ? J’aurais été plus à l’aise avec les trois de « firmament » et leur terminaison ouverte : elles semblent pouvoir s’étendre à l’infini et occuper tout l’espace du ciel.
« Firmament »… peut-être le dernier mot que je prononcerai, comme « maman » a été le premier ! Une juste conclusion.
PASTEL
Roman - Editions Gallimard, 2000
Extrait 1
La passion de la couleur était ancienne chez Simon Terrefort.
Certains prétendaient qu’elle s’était éveillée dans le sein de sa mère Eléonore, épouse d’un teinturier renommé : à les croire, les robes aux teintes vives que la jeune Albigeoise lâchait sur son ventre nu, les jours de grand soleil, avaient baigné l’enfant dans des climats de couleurs dont son œil naissant s’était épris.
Un homme de médecine allait plus loin, en soutenant qu’il était passé dans le sang de Simon quelque chose des pigments employés à la teinturerie — ces plantes broyées ou bouillies, ces racines pilées dont les mains d’Eléonore gardaient longtemps l’empreinte, au point qu’on l’avait surnommée « la fille aux doigts d’arc-en-ciel. »
Quoi qu’il en fût, Simon avait paru à la naissance, le deuxième de mai 1423, affligé d’une considérable tache de vin, de la surface d’une feuille de chêne ou davantage. Elle répandit partout le bruit que l’enfant était né « marqué par la couleur. »
« Dame, la figure du petit est tout éclaboussée ! », s’exclamèrent les matrones en baignant le nouveau-né dans une cuve de bois. « C’est comme une toile à teindre, quand on y laisse des plis », intervint un apprenti qui écopa d’une fameuse gifle.
On fit tout le possible pour effacer cette marque voyante. Comme une paysanne qui avait aidé aux couches savait une recette, les femmes descendirent sur les rives du Tarn cueillir certaine plante à l’odeur de miel, pour en réduire la fleur dans un mortier. Mais la bouillie ainsi obtenue, appliquée sur le visage du bébé, ne fit rien contre la souillure, si même elle n’en raviva pas sensiblement la teinte.
Avertie, la mère se montra fort inquiète, et davantage le père qui lisait dans cette cocarde, selon la tradition, la trace d’une envie de sa femme : « A quoi avais-tu donc la tête, pour faire la sienne comme celle d’un rouge-gorge ? »
Malgré tout, lorsqu’on leur présenta l’enfant qu’on venait de langer, la grimace des parents tourna lentement au sourire. Certes, le visage du nourrisson était mangé pour plus de la moitié par un laid nævus, qui commençait à l’oreille, avalait le menton et suivait jusqu’au front l’arête du petit nez, mais la couleur, un rouge vermillon nuancé de mauve, en était superbe, d’un éclat et d’un uni propres vraiment à éblouir le connaisseur.
Maître Lucas déclara avec fierté qu’aucun de ses bains de garance ou de cochenille, si honorés auprès des drapiers, n’avait jamais produit de sang aussi vif. « Avec pareille enseigne, notre gars, bien sûr, fera carrière dans le teint ! », prédit l’artisan qui riait à belles dents. La mère enchérit : « N’est-ce pas aussi qu’il porte à vie les couleurs de son nom ? » Sur cette dernière pensée qui rappelait le fond écarlate de l’écu familial, toute l’assistance se répandit en acclamations et vint chaleureusement serrer la main du père.
On coucha le nourrisson coiffé d’un joli béguin de dentelle dans un berceau de bois et toute la ville fut bientôt instruite qu’en la maison de Lucas et d’Eléonore, un futur maître de teinture venait de voir le jour…
Extrait 2
Les entretiens d’Eléonore et de Lucas venaient toujours à la couleur, celles dont le teinturier portait le deuil et celles qu’il savourait, grain à grain, goutte à goutte, trouvant là son vrai réconfort et la paix revenue de son âme.
L’univers s’était réduit pour lui à une image, celle qu’il mendiait chaque jour au soupirail. Oh ! comme il aimait les processions, ces défilés de clercs en camail violet, supportant croix et reliques dans leurs coffrets dorés, sur leurs coussinets écarlates ! Comme il goûtait l’entrée des ambassades, les écuyers en livrée de parade, les oriflammes bigarrés !
A l’inverse, sa réprobation était vive de ceux qui, par doctrine, s’en tenaient au noir ou au blanc. Il fustigeait les moines bénédictins, caverneux sous leur coule sombre, aussi bien que les cisterciens, dont la robe était claire. L’empêchement où se trouvaient les paysans de vêtir autre chose que le bistre de la terre lui semblait une grave infirmité : il regrettait de n’avoir pas offert une teinture rouge à ces misérables, en son état passé de teinturier.
Mais, davantage que les couleurs connues par le soupirail, c’étaient les nuances formées par son imagination dont se délectait Lucas.
Ses rêves étaient simples, des rêves de reclus : il tenait pour précieuses, et hautement désirables, les cerises, les groseilles, les airelles, rouges étendards de la nature. Idem, les jeunes poires dont verdissait le dôme, au pédoncule courbé comme un sabre. « Ceux d’en haut ignorent leur bonheur ! », raisonnait le teinturier en inventant des corbeilles d’abondance, cent fruits réunis pour l’agrément des yeux : mûres, noix, coings, pêches, nèfles et prunelles, côtoyant légumes et épices aux parures véhémentes — fleur de safran jaune, asperges à chef vert, carottes teintes du couchant, et cardes, et chicorées, et persil ! Lucas jouissait de toutes ces couleurs, et aussi de vérifier que l’azur n’y entrait pas.
MADAGASCAR
Récit de voyage - Editions Fer de Chances, 1999
Extrait 1
Nos premiers pas dans la ville - nous avons boudé l’autobus - sont incertains, butineurs, un peu égarés. Les maisons de brique qui nous environnent laissent entrevoir, d’un vert bleuté rayé de blanc, les rizières autour de Tananarive. C’est un miroir frémissant posé jusqu’à l’horizon des collines, où de fines silhouettes d’enfants empruntent le trait tremblé de l’aquarelliste. Comme suspendu en plein ciel, un paysan guide sa charrue derrière un zébu aux cornes en demi-lune : « Tsaaa ! Tsaaa ! ». J’entends, mêlés au clapotis de l’eau, ses cris qui fusent joyeusement dans l’air. La langue de Madagascar parvient pour la première fois à mes oreilles. J’en reçois dès ce moment une impression durable de suavité, de coulant : les qualités tout insulaires du parler malgache.
Extrait 2
Les baobabs nous attirent. Leur hauteur - une trentaine de mètres - n’a rien qui puisse surprendre un familier des grands chênes, mais elle ressort mieux du dépouillement absolu de leur tronc, qui s’élève sans porter aucune branche en un seul jet de bois dur. Pour la première fois, ma main vient au contact de cette écorce épaisse, comme un cuir d’éléphant rigidifié. D’étranges cicatrices, assez profondes pour loger le pied ou la main d’un grimpeur, marquent le premier étage du tronc. Je songe que de telles blessures ont pu être infligées dans l’enfance de l’arbre, alors que son bois était encore tendre, pour garder à portée la haute ramure du spécimen adulte. Il est surprenant qu’un tel géant ait trouvé sa subsistance dans le sol maigre où s’impriment nos pas. Cette érection immense au milieu d’un désert paraît surnaturelle. Mais ne l’est-elle pas moins que la survie d’une famille au même endroit ?
Olivier BLEYS
Excerpts from books
All translations by French 403 advanced translation students (2008 - 2009)
New Zealand Centre for Literary Translation
Victoria University of Wellington (New-Zealand)
Mrs Jean Anderson, Director
THE OUF OF TUNE COLONEL
Novel - Gallimard Publishing House, 2009
What did he know of Brazil? Almost nothing. His compatriots pictured it as luxuriant nature surrounding a second-rate humanity, uneducated and debauched. Although great riches came from the country – sugar, tobacco, cotton, indigo, gold or coffee – everything that was sent there was crude and unrefined: prostitutes, common law prisoners and other dregs of society. The churches, raised up in a new land, turned their backs proudly on the sea and on their contemptible homeland. Rymar knew that the clergy considered Brazil to be a foul purgatory, where vices flourished even more strongly than sugar cane. “The Devil driven out of Europe has taken refuge in America!” they wrote, citing the example of primitive tribes who practised incest and ate human flesh. The supreme proof of the natives’ savage nature was their inability to pronounce the letters “F”, “L”, or “R”. Hence they had neither Faith, nor Laws, nor Royal Ruler. As for the soldiers, they found fault with the country’s climate – battles had been lost because the fabric of their uniforms was too heavy in that exhausting heat. And it would be no easy task to protect the frontiers of such a vast territory, half-covered in impenetrable jungle.
“Interesting,” the officer concluded, cheerily tucking his pipe back into his pocket.
The thought of setting out soon for this exotic land was invigorating. In Brazil, he believed, anything was possible: a man could swiftly elevate himself to a status that was out of reach here within the constraints of Portuguese society. That his destination should be so far away and his departure so abrupt merely added to his pleasure in the journey. He liked nothing more, in fact, than moving on thus unexpectedly, as dawn paled the skies and the night watchman’s fire burned down to embers. He loved to be snatched from sleep by the imperious call of the drum, to leap from his tent, dazed and half-clothed, but with his weapon drawn, ready for the fray. The bourgeois is a creature of habit; Rymar, on the contrary, lived from one adventure to the next. His day was dreary if it did not bring him some form of exertion, some dangerous endeavour – storming a fort or duelling with swords. By all accounts, Brazil would provide him with excitement aplenty.
SEMPER AUGUSTUS
Novel - Gallimard Publishing House, 2007
That autumn, rain beat down hard and sudden on the province of Holland. Cloudless days of sunshine and warmth gave way to days of endless rain, that made the country’s canals expand like ribbons spreading out beneath a magnifying glass. At high tide, the dykes broke and water surged upriver, drowning the low-lying meadows, saturating the windmills. Those who had previously warned everyone of the danger of fire, now warned of flooding. They predicted that Haarlem, protected against the sea by a single ring of dunes, would soon be swallowed up by this liquid fury.
At the beginning of December, however, a brutal drop in temperature turned all the overflow of water to ice. The Spaarne froze solid, trapping boats, but setting loose the first skaters, who found it amusing to cross the river without the aid of the bridge. Within a few days the riverbanks were covered in drinking tents set up by innkeepers, serving hot beer spiced with nutmeg.
Paulus Van Bereysten had a great fondness for cold weather. Winter was for him an opportunity to display his rich furs, which wrapped discreetly around his portly form. In winter there was no need to seek out the shade nor damp down the houses. But above all, it was the moment when the last tulip bulbs were put into the earth, foreshadowing the coming year’s harvest – on the increase, if the planted areas grew in size, or decreasing, if they shrank, although this had yet to happen.
THE GARDENER OF ASSISI
Novel - Desclée de Brouwer Publishing House, 2005
Brother Massée was sitting on the bank of the stream bathing his feet, which were aching from the long walk. He had simply stepped down from the pathway, not needing to take off his sandals, since the little Franciscan brothers, faithful to the Gospel, went barefoot. I and many others with me, were moved by the trail of brown seeping into the water from his heel. Beneath the film of dust, his flesh was rubbed raw. Then Francis requested that all who were there should line up along the bank near his companion. Those wearing only sandals were quick to remove them; the wealthier, more elaborately shod, needed more time. Therefore the poorer amongst us were the first to be refreshed, and the first whose feet the kindly Francis washed, kneeling before us.
As he worked thus, he told us of the virtues of water, its purity, its usefulness, the services it humbly rendered unto every creature. It was wondrous to hear this praise and to experience, in reality, how just it was. Our good father worked with care, lavishing on each – and we were many – as much attention as if there were only one of us. Between his grey hands our feet became white, and as his filthy homespun robe rubbed them they were not soiled but instead were made brighter.
When my turn came, I could not but recoil. Not in modesty but in shame, for I had blackened heels indeed; it pained me that another should cleanse them. Francis felt my leg pulling back and held it tight with a mischievous look.
“Brother, I beg thee, let me wash thy feet! They have carried thee along the pathways and endured thorns and stones for thee. Without complaint, they have trampled over the burning sands, and splashed through puddles. The Lord gave thee two most faithful servants. Wouldst thou now refuse them the comfort of fresh-flowing water?”
I felt my fingers digging into the soft earth of the riverbank. I was filled with a great tenderness, not so much for the concern Francis showed, as at the sight of my own feet – yes, my ordinary feet, to which, like many another, I had paid no attention, and whose generous aid these wise words had now revealed to me. Filled with a sudden joy, I surrendered them to Francis, who received them with admiration and respect, as though accepting a jewel in its ivory box.
“I thank thee, brother! I thank thee for thy feet!”
TEKAPO
Novel - Gallimard Publishing House, forthcoming
Anyone spending time in Wellington, New Zealand, is struck by the boldness of the way the city spreads itself out, well beyond the shore area to which the encircling hills should have confined it. You have only to look up at the surrounding heights to realise this: there, emerging from a tangle of vegetation tortured by the Antarctic winds, are wooden houses with painted walls and lattice-work balconies, whose amber lights seem to add to the number of stars in the night sky. Once these houses were confined to the valleys. Later, as the city grew, they launched their attack on the hills, pushing the sheep off their former grazing. Today they make for a startling sight, some clinging to hillsides so steep they seem on the verge of toppling over. Others follow the contour of the slope through a complex arrangement of steps, ramps and terraces.
Although invisible from the valleys below, there are streets leading up to these precariously perched houses: Puketiro Avenue, Thule Street, or Scarborough Terrace. They all have the same rows of expensive villas bordered by little gardens, with a garage to one side, and low fences holding in bright green lawns. Here and there, a flagpole juts from a balcony, where for elections and patriotic celebrations a star-emblazoned flag flies. The rest of the time, the flag is rolled up and stored away in a flag-sized box, an emblem of this country where everything, it would appear, has its allotted place, its own personal container.
It would undoubtedly be more practical if these streets climbed more gently, by twists and turns. But such is not the New Zealand way. Many of them rise straight up, following the surveyor’s lines on the town plan, in defiance of the terrain and sometimes of common sense. Some of them are so steep that you struggle to walk up them, and it is difficult even in a car: unless you put your foot down hard on the gas, the car will stall halfway up; all the driver can do in such cases is back down and try again.
Mataroa Avenue, in Northland, is one of the steepest. On rainy days it becomes a torrent. A deluge of muddy water charges down to the foot of the hill, driving back any ascending pedestrians, and bringing mud and chaos to the surrounding gardens. Only the houses on the crest of the hill, and the ones on the odd-numbered side of the street, thanks to the direction of the run-off, escape the flood. This is the case for the Villa Pluto, home to the Sheppards, and an eccentric local landmark.
PASTEL (Dyer’s Woad)
Novel - Gallimard Publishing House, 2000
Translation © Jean Anderson 2008
Simon Terrefort had long been passionate about colour.
Some people claimed that his passion had begun while he still lay in the womb of his mother, Eleonore, wife of a dyer of great repute. If they were to be believed, the brightly-coloured dresses flowing on sunny days over the naked stomach of the girl from the village of Albi had bathed the child in a glowing ambiance that bewitched his burgeoning eye.
A medical man went further still, maintaining that some of the pigments used in the workshop had passed into his blood – all those crushed or boiled plants, all those pounded roots which left their persistent mark on Eleonore’s hands, so that they called her ‘the girl with the rainbow fingers’.
Whatever the reason, when Simon came into the world, on the second day of May, 1423, he was afflicted with a sizeable port wine birthmark, at least as broad as an oak-leaf. Word spread far and wide that the child had been born ‘marked by colour’.
‘Mercy, the babe’s face is quite covered!’ exclaimed the old wives as they bathed the infant in a wooden tub. ‘It’s like a piece of dyed cloth that’s been left all wrinkled,’ commented an apprentice, who was roundly slapped for it.
Everything possible was done to erase that unsightly mark. One of the countrywomen who had helped at the birth knew a special receipt, so all the old wives went down to the banks of the river Tarn to gather a particular plant that smelled of honey, grinding the flowers in a mortar. But the pulp obtained this way, applied to the baby’s face, made no difference to the stain, or perhaps even visibly heightened its colour.
When she learned of the situation, the mother was deeply distressed, the father even more so, seeing in this emblem, as tradition would have it, the trace of some desire on the part of his wife: ‘What were you thinking of, to turn him out with a face as red as a robin’s breast?’
In spite of everything, when their babe was wrapped in swaddling-clothes and presented to them, the parents’ frowns slowly gave way to smiles. To be sure, an ugly naevus covered more than half the infant’s face, stretching from the ear down to the chin and running up the bridge of his nose to his forehead, but it was scarlet with hues of mauve, a superb colour, so vivid and clear that it was simply dazzling to the connoisseur.
Master Lucas declared proudly that none of his dye baths, neither madder nor cochineal, so highly-prized by the cloth manufacturers, had ever produced such bright blood. ‘With this sign upon him, of course our lad is destined for a career as a dyer!’ the craftsman predicted, laughing heartily. His mother went further: ‘And will he not carry the colours of his name for life?’ At this reminder of the scarlet ground on the family crest, everyone present burst into applause and pressed forward to shake the father’s hand warmly.
Wearing a pretty lace bonnet, the baby was laid in his wooden cradle, and before long the whole town knew that in Lucas’s and Eleonore’s house a future master dyer had just come into the world ...
The years went by, without fading the strange stain on Simon’s face, but quickly revealing his deep response to colours. Before the child was even six years of age his father, a diligent teacher, had begun to instruct him in the secrets of his art.
His senses must first of all be awakened to Nature, to the bountiful resources she provides for the dyer who loves colours. Master Lucas would take Simon on long walks, through the fields and over the evergreen hills that surround Albi. Every plant, every animal was the subject of a lesson, very simply given, in terms the child could understand. The wise dyer drew his son’s attention to the black juice, soon turning blue, that the blueberries left around their mouths; or he would gather walnuts from the soft soil at the foot of the tree and rub the shells against his palm for a long time to reveal their dark secret.
‘Nothing in Nature is wasted’, Master Lucas informed his pupil, ‘every plant has virtues we must discover and develop. There are plants for healing wounds, for whitening the teeth, for making copper cauldrons glow like the sun. Yet others impart delicious flavours to our food. But the most precious in my eyes, the greatest ornaments of my garden, are the plants which give us colours.’
‘And will you gather any from this field, father?’
‘Probably ...’
So the boy would play a sort of game, bringing the dyer a few silky tufts torn from the brambles, a handful of grass from the ditch. ‘What about this, then?’ Simon would ask, caught between his desire to catch his father out and his fear of succeeding. But the dyer, thinking it well to instruct his son in the usefulness of all things, had never failed to reply that ‘this’, with effort, might give a shade of ashy grey or flaxen blond, even though in truth its chief merit was that it kept the wasps at bay and added a delicate savour to lettuce.
‘Father, I want to learn! Will you teach me about colours?’
‘I shall teach you’, the Master promised. ‘And I shall teach you also the art of writing and reading ... In the dyers’ world, very few possess this knowledge. Yet I hold readers in great esteem, just as a man who goes on foot respects a man on horseback. You will know your letters, this is my hope!’
Night would be falling when father and son returned from their walk, carrying their great basket overflowing with plants whose names and properties Simon would repeat to himself under his breath.
Master Lucas’s teaching was not limited to learned disquisitions. What use, indeed, was knowing how to produce colours, unless one was also versed in the art of marrying them together, or in the subtle messages they carry when melded into velvet or shining forth from panne silk?
The second chapter in Simon’s book of learning would open before a stained glass window in the cathedral of Albi. Vespers had rung, and the powerful harvest sun was striking full strength the reds and yellows of the glass picture. Vivid rays of colour leaped across the nave to glow majestically across the foot of the main altar, like a sword of light slashing through the empty heart of the church. Master Lucas took Simon by the hand and drew him towards the colours, laid out on the chancel steps like a flowerbed.
The dyer rolled up one of the child’s sleeves, took him by the wrist and moved his hand very gently to the end of a line of beautiful blue flowing along the edge of the magnificent reds. Squinting, the boy watched his fingernails slowly change as they neared the colour. At first a faded pink, they gradually became pale purple, then finally the soft downy blue of forget-me-nots. Simon could not prevent himself from crying out as the tips of his fingers plunged boldly into the colour.
Master Lucas bent towards the child with all the seriousness of a teacher:
‘What do you feel? Cold or warmth?’
Simon looked at his hand, at the deathly colour of his skin, at the shell-like glint of his nails: a dead arm floating in deep clear water.
‘Cold ...,’ the boy replied.
‘That is because it is blue. Have you seen the drowned sailors the blue sea deposits sometimes on the reef, after a storm? Their skin is pale and goose-pimpled, as if they have endured great cold. Just as the clouds gather in a blue sky to let down hail.’
‘And yet the sun is up there, it is the soul of fire!’
‘Yes, but like a soldier surrounded by the enemy. The sun never pours itself over those frozen azure fields, its substance never flows down upon our heads like the grey waters from the clouds ... The sun lives in exile in the sky!’
Simon felt a shudder running don his spine. His blue-bathed hand was going numb.
‘Now try the red ...,’ the dyer suggested.
The boy did as he was told. And then his chilled and shivering hand seemed to be swathed in a scarf of flames.
‘The red, my boy. Do you feel how it burns? It is like a dragon’s tongue! Blue brings a cold breath, supporting the spirit, whereas red brings a hot breath that fires up the body. That is why blue ink is used for writing, and red wine warms our bellies!’
‘Father, why are we red dyers?’
A sly smile creased the wrinkles at the master’s temples.
‘I am a red dyer because my father was one, and you will be one too because I am. You should know, moreover, that red is the only honest colour! Those who work with blue dyes are traitors and impostors, their pathetic pottering about does not deserve the name of art!’
The boy was thoughtful, his hands playing at the frontier between the two colours.
‘But the blue is very pleasing!’
The father’s big hand closed firmly around the son’s. Master Lucas pulled Simon away from the altar.
‘That will suffice for today ... We shall return at the hour when the sun makes the rose of modesty bloom on Saint Ursula’s forehead. When the last rays of the sun shine through it, this window with its delightful flames is a delight to the eye. Come now, hurry along!’
The boy followed the dyer, whose soft shoes slipped noiselessly over the flagstones. As he walked, he looked over his shoulder to the altar behind them, wreathed in colours disturbed by their passing, all trembling harmoniously beneath the musician’s bow of light. The majestic red drew his gaze, but his eye was held by the richer, more intimate impression of the blue ... ‘Blue comes from the heavens’, Simon thought as he looked up towards the vault of the cathedral, its azure studded with gold. The vault was high, so high and so narrow that it seemed to be drawing the pointed windows up towards itself. Some immense soaring force was calling the columns, the arches and the whole church towards the starry firmament. Simon held his father’s hand more tightly. ‘Blue comes from the heavens’, he told himself again, his head starting to spin.
When Simon’s chin began to be clothed in beard, Master Lucas judged that it was time to set him to study. After nature’s free palette, he wanted to teach his son about processed colours, extracted by industrious effort, from boiled or steeped plants.
The dyer’s workshop was now opened to the young boy. In its shadowy interior, the air thickened by the heat of the solutions, Simon studied the processes that wed colour lastingly to cloth. His father taught him how to feed the fire beneath the vats, and to manage these as necessary by alternating long periods of simmering with a few hours cooling. Sometimes he had to cover the dye baths, or pour in handfuls of ash which made the water roar and decorated the surface with a fine froth. The shovel, or paddle, was not used to stir, like a spoon, but moved like a beaver’s tail flipping alternately through water and air. Working thus, one could be sure of exposing even the innermost folds of the fabric to the dye.
There was much to know, and despite his desire to learn, Simon did not at first show the expected abilities. Indeed, in the beginning his ignorance and clumsiness caused him to make a thousand mistakes. Dye baths without number were spoiled because of him, and emptied into the river without even risking a handkerchief in them.
Master Lucas was much grieved by this, and, believing that he would never make a dyer of this pitiful pupil, resigned himself to the idea that his son and heir would take up some other occupation: picking fruit, raking the leaves under the trees – tasks suited to simple minds. Whenever his companions in the Guild asked after his son, the dyer would hold forth about the price of madder, the threat of hailstorms or a cauldron in need of scraping, staying stubbornly silent where his offspring was concerned, the son in whom he had previously taken such pride.
For his part, Simon had no words harsh enough for the trials and tribulations he endured. He did not hesitate to describe the workshop as an outpost of Hell, and the dyer’s art as a demonic instrument for torturing humanity: how could this sordid and exhausting drudgery be the source of shimmering silks and brocades? Was this suffocating stench, this filth and foulness, essential for drawing out the secret of plants?
This revelation, following on from the gracious lessons of Nature, seemed offensive to him: or worse, a betrayal.
As the days passed, nevertheless, Simon improved. Naturally, the apprentice was still guilty of making mistakes, but they were harmless ones, and he learned from them. For example, if Simon dropped the paddle into the vat twice running, his grip tightened and he did not let go a third time.
In this fashion, through repeated errors, Simon learned to make them no longer, and finally mastered his art.
Master Lucas was too experienced not to notice his pupil’s new confidence. But he was also too subtle to compliment him on it. And so he maintained his rough ways, and although Simon made rapid progress, his father claimed the opposite in order to keep him from pride.
From dawn till dusk, Simon bustled about the workshop under the stern gaze of the dyer. Nothing that he undertook was spared his father’s criticism; if he picked up a bag of lime, Master Lucas would chide him for his wet hands which would make the powder harden; if he was soaking hanks of wool, the boy was accused of putting the finest quality at risk without testing the mixture. ‘Too soon’, the master would growl, if Simon stirred up a bath that was still cool; ‘Too late’, he would pronounce a moment later.
Even the piss Simon sprayed into the vats to speed up fermentation, Master Lucas criticised that too: it was cloudy and probably not mordant enough. ‘You can’t even piss right!’ the craftsman thundered, ‘A good dyer, look you, does not eat game because it makes the urine heavy, but rather will feed on beans that make it fitting for the dye baths.’
This kind of treatment meant that very soon Simon lost all interest in dyeing. The mere sight of the vats was a torment, and nothing seemed less enviable to him than spending his life in their service.
One morning the young man plucked up his courage and spoke with his father:
‘Father, I must inform you of my decision.’
‘I too would speak with you.’
‘I am giving up dyeing.’
‘The guild has judged your fabrics. Your work has merit. You have been made a journeyman.’
Instantly, all Simon’s anger faded away. As Master Lucas offered him his hand, a smile spread slowly across the young lad’s face. The two men embraced each other.
‘I want you here with me,’ the dyer continued. ‘You are done with the heavy chores, you will devote yourself entirely to the dyer’s art. No more vats to scrub out, no more rags to bleach, no more bird droppings to sort ... Whether the bath or the fabric is ready, whether two handfuls would be better than three to make the scarlet dye, you and you alone will be the judge. Don’t imagine it will all be easier ... A dyer rests only in his grave. He fears as much to sleep as the sick man fears to lie awake; what if his dye bath should overheat in the night? And what if the colours should spoil, wasting a whole day’s work, turning out ten lengths of silk only good to wipe a donkey’s bum. ’Tis a hard life, in faith, a life of sweat and toil. Do you like this life?’
‘I do indeed, Father!’
‘Then you are mad, and that is as it should be. The sands of time run fast: there is yet much for you to learn. Tie on this apron and follow me to the vats.’
From that day forth, both chores and chiding ceased. In the workshop, master and journeyman worked as one, in secret complicity, and with such flair that their artistry was soon amongst the most respected in the town.



