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Blog d'extraits des publications d'Olivier Bleys, en lien avec le blog " Volubilis "

18 février 2007

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Olivier BLEYS

Extraits de textes publiés


SEMPER AUGUSTUS
Roman - Editions Gallimard, 2007


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1637. L'arrivée de Cornelis Van Deruick, marchand hollandais sans-le-sou, à Pernambuco, Brésil, où il espère s'enrichir dans le commerce de la canne.

L’endroit offrait le coup d’œil le plus étrange pour un voyageur des Provinces : des cahutes de pisé, vêtues les unes d’un chaume argenté, les autres de palmes sur plusieurs épaisseurs, se pressaient sans ordre autour du débarcadère. Plus loin commençait l’alignement des maisons de style européen avec leurs murs de pierre crépie, et de plus grandes bâtisses à parements de bois, à ornements de mosaïques, certaines agrandies de balcons dont l’ombre abritait des calèches. Le tout baignait dans une poussière fauve qui ne semblait pas vouloir reposer et flottait, indolente, à hauteur des arbres à coco. Ce fut un réconfort pour Cornelis de trouver une église au bout de cette perspective, fermant l’allée unique qui partait du port et s’allongeait vers la forêt.

« Allons, si l’on a planté une croix ici, nous sommes en civilisation ! » songea le marchand qui reprenait confiance.
À cause peut-être qu’il était midi et que le soleil ardait fort, on ne voyait personne dans les rues, sauf quelques indigènes mâcheurs de bétel qui lorgnaient drôlement le nouveau venu. Cornelis ne put leur faire porter son lourd bagage, même à renfort d’argent. Ces gens, semblait-il, avaient des maîtres qui n’auraient pas apprécié de les voir travailler pour un autre. Des enfants s’offrirent de surveiller son bien pour quelques stuivers, tandis qu’il visiterait la colonie. Le marchand accepta mais un moment plus tard, revint en courant les chasser : les vauriens avaient ouvert les coffres et s’en partageaient le contenu.
Ce n’était hélas ! que l’aube de ses tribulations. À la maison du gouverneur, un métis acariâtre, un cabra comme disaient les gens d’ici lui apprit que le registre du Farouche était clos, qu’il ne pouvait donc être reconnu passager ni prétendre aux commodités faites pour eux. Les cases neuves, paraît-il, étaient toutes attribuées ; les cases anciennes, délabrées par les pluies, offraient moins de confort qu’une bauge de pécari. Ne restait à louer qu’un appentis dans une sucrerie voisine, près du baraquement aux esclaves.
« Mais le toit prend l’eau… », l’avertit charitablement le métis, « Et le vacarme du moulin est infernal ! »
Cornelis loua l’appentis.
Ses premiers temps à Pernambuco furent une interminable épreuve. Sans le secours des anciens passagers du Farouche, qui se rappelaient leur sympathique couturier, le Harlémois serait peut-être mort de faim ou de soif, tant lui semblait difficile d’apprivoiser ce monde exotique. La jungle débordait de fruits qu’il n’osait cueillir, après avoir essayé une baie rouge qui lui avait tordu les entrailles. Il n’était pas question non plus de se nourrir de harengs et de fromage, comme au doux pays natal, car ces mets communs en Hollande, et fort économiques pour qui s’en rassasiait, coûtaient ici très chers, quelle que fût d’ailleurs leur endurance au long voyage en mer. Enfin les sucreries, s’il y en avait foison — pâtes ou gelée de goyave, confiture d’anarcade, meringues à la coco, citrons confits… — ne régalaient que les planteurs, comme l’illustraient du reste leur embonpoint et leurs dents minées.
Le marchand comprit alors qu’il lui faudrait suivre le régime des indigènes s’il voulait subsister. Il s’initia donc aux fèves, au caïman bouilli, à la friture de crabes et même à certains vers de la grosseur du doigt qui foraient les palmiers. En revanche il conserva pour la cassave, servie à la table d’un paysan, une aversion durable ; la première bouchée lui tirait des grimaces, la seconde le faisait tousser et cracher au point que Willem Piso, le médecin de la colonie, le soupçonna d’avoir développé un genre d’allergie au manioc.
« … ou bien c’est le mal du pays ! » supposa le même homme, à qui Cornelis tenait des discours accablants sur les rigueurs du voyage et les tourments de son installation.
La question du logement fut plus longue à régler. Le métis n’avait pas menti en dépeignant l’appentis sordide où Cornelis traîna d’abord ses coffres, et qui fut son premier toit en Amérique. Non seulement l’endroit était bruyant, humide et sale, mais la proximité des meules à sucre, qui broyaient nuit et jour les faisceaux de cannes, chargeait l’air d’un effluve capiteux dont le marchand prenait des haut-le-cœur. Quand il s’aperçut que ses chemises jaunissaient sous le dépôt de cassonade, et qu’enfin tous ses effets poissaient au toucher comme des sucres d’orge, la mesure fut comble : Cornelis résolut de déménager dans la maison du gouverneur, où quelques chambres se louaient pour les voyageurs de passage. Il dépensa ainsi l’argent qu’il destinait à son commerce, mais qu’importe ; le Harlémois n’imaginait pas d’exercer son métier dans le triste état où il se voyait — la barbe rampante, les ongles crasseux, le pourpoint si sale qu’il lui semblait, passant ses habits, revêtir une armure malodorante.
S’agissant de négoce, le père Van Deruick ne s’en était pas encore occupé. Trois semaines avaient passé depuis son arrivée à Pernambuco, qu’il avait employées seulement à se loger, à se nourrir et à se garder propre. Répondant ainsi aux plus urgentes nécessités, il n’avait pas songé qu’il prenait du retard sur la concurrence, formée partie de marchands installés dans la place, partie de débutants venus avec lui sur le Farouche. Ces derniers qui étaient jeunes, cupides et pleins d’allant se souciaient peu de dormir ou de garnir leur assiette ; ils n’avaient qu’une idée en tête : prospérer, et engageaient pour cela, dès la descente du bateau, la plus féroce compétition.
Aussi, quand Cornelis s’avisa de mettre en train ses affaires et qu’il se rendit au comptoir où s’échangeaient les marchandises, il trouva la plupart des lots réservés, et ceux qui ne l’étaient pas affligés de tares sévères et invendables. Sucre, fruits, liqueur : pas le moindre ballot, pas le moindre tonnelet qui ne fût propriété d’un rival et qui, dûment sanglé, enregistré, étiqueté, n’attendît l’embarquement prochain au fond d’un entrepôt. Les bateaux qui repartaient pour l’Europe avaient leurs cales pleines, ceux qui arrivaient ne toucheraient pas la colonie avant deux ou trois semaines, et ceux-là même faisaient l’objet d’enchères effrénées par les négociants.
« Vous dites qu’il n’y a plus nulle part où loger une cargaison pour les Provinces ? Que même la cabine du capitaine est louée ?
— C’est hélas, la vérité ! » confirma le gérant du comptoir, un vieux soldat perclus de rhumatismes que la nature avait pourvu, comme en réparation de son corps disgracieux, de vastes yeux d’enfant pâlis par l’océan.
« Cependant, un baril de poivre ou de cannelle ne doit pas tenir grande place ! plaida encore le marchand.
— Qui parle de poivre ? Il n’en pousse pas ici, brave homme ! Les colons ont assez de la canne…
— Comment ? On ne récolte pas d’épices ?
— À quoi bon ? La terre de ce pays, le massapé, est si grasse que les cannes mûrissent en trois mois, six fois plus tôt qu’aux Antilles ! Elles donnent d’ailleurs un sucre excellent, le meilleur au monde. Les planteurs seraient sots de cultiver rien d’autre ! Visitez les vallées d’Olinda, d’Igaraçu, de Beberibe… Partout, des cannaies, des moulins, des esclaves au travail ! Il n’y a guère que les nègres pour semer devant leurs cahutes un peu de tabac et de chanvre, de quoi bourrer leurs pipes. Mais à coup sûr, ils n’en exportent rien… »
Ce fut pour le pauvre Harlémois comme si le sol s’ouvrait sous ses pieds. Il s’était certes préparé à des difficultés, mais n’avait pas songé être empêché de travailler faute de marchandise. Le gérant le vit si accablé qu’il voulut lui témoigner sa sympathie. Bien qu’endurci aux plaintes des boutiquiers, il s’apitoyait parfois sur les nouveaux venus. Un coffre était rangé sous l’abattant : il en sortit une bouteille de ratafia dont deux verres à liqueur coiffaient le goulot.
« Je l’ai distillé moi-même… La mer gâte les liqueurs. J’ignore pourquoi, tous les flacons qui nous arrivent empestent le bouchon. »
Cornelis trinqua d'une main molle, et tant le malheur l'abrutissait, laissa l'alcool goutter sur son menton. Il semblait vieilli d'un lustre.

LE JARDINIER D’ASSISE
Fiction - Editions Desclée de Brouwer, 2005

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Extrait 1

Un matin, j’appris d’un soldat du guet qu’un bateau italien s’était abrité au port durant la nuit. Parti d’Ancône huit jours plus tôt, il avait quêté longtemps la direction du sud et de la Terre Sainte, sa destination. Mais les vents, soufflant continûment à l’envers de ses voiles, lui avaient refusé tout progrès dans cette voie. Pour finir, la tempête avait drossé la nave sur nos côtes. Peu s’en était fallu qu’un écueil lui perçât le flanc, au large d’une île voisine, coûtant la vie à sept cents croisés, trois cents pèlerins et tout l’équipage. On ne savait, des prières des uns ou des efforts des autres, ce qui avait sorti la nave d’embarras. Quoi qu’il en fût, elle avait franchi la passe et trouvé refuge. C’était l’histoire qu’on racontait.
Les distractions étaient rares à Zara, et l’arrivée d’un bateau en formait une. J’accourus au port où toute la ville m’avait précédé. Ceux qui ne piétinaient pas à l’entour de la nave s’alignaient aux fenêtres, de fait bondées du côté de la mer et vides sur les rues. Le nombre des curieux s’ajoutait à celui des passagers, tous descendus à quai avec leurs bagages et pour certains, avec leurs chevaux ou leurs marchandises. Les deux groupes s’étaient mêlés, non toutefois jusqu’à se confondre. Parmi les indigènes vêtus de frais, les arrivants se signalaient par le foncé de leurs visages et le fouillis de leurs habits. Cette affreuse nuit en mer avait creusé leurs traits. Au cou des soldats, l’armure rutilante avait terni, parfois rouillé. Des valets taciturnes poussaient l’aiguille sur des bannières en charpie.
Je fus de groupe en groupe pour entendre le récit du voyage. Il était question ici des traîtrises de la mer, là des hasards de la navigation. On se lamentait beaucoup, on s’écriait contre le sort ou contre les marins, selon qu’on escomptait ou non réparation. Seuls deux des passagers se tenaient coi — et même ils souriaient, comme je m’en avisai en approchant.
« Qui sont-ils, ceux-là ? », m’enquis-je chez le premier venu.
« Des pénitents, à ce qu’on dit. Ils se nomment “ frères mineurs ”.
— Ça n’y ressemble pas !
— Pour ça, non ! Des mines pareilles ! Si tu veux mon avis, ce sont des malandrins qui ont pris l’habit du Seigneur pour le bénéfice de l’aumône. »
« Pouah ! », termina l’inconnu en crachant au pied des deux hommes. Ils ne parurent pas s’en émouvoir.
Je les dévisageai longuement. C’étaient des clercs de vile apparence, couverts d’une bure informe qui s’effilochait au bas, au haut et à l’endroit des manches, partout où l’on avait percé pour ouvrir un passage. Une croix aux branches inégales était barbouillée sur un pan du vêtement, autrement des plus simples. Pour seul accessoire, les clercs portaient une corde nouée ; sa teinte disait qu’elle avait essuyé bien des flaques et franchi quelques lisiers. L’embrun n’avait pas éclairci le tissu verni de crasse mais contribué, si possible, à le roidir davantage.
Quels hommes se suffisaient d’une telle défroque ? Je m’inter-rogeais, comme les nombreux témoins. Cette misère consentante nous intriguait mais plus encore, le sourire des clercs, leur joie im-mar-ces-cible. Il n’y avait rien dans leurs visages pour dissiper l’énigme. C’étaient, hélas !, des figures assorties aux tuniques — rondes, velues, noires et plissées, vrais noyaux d’olive qu’on devinait coiffant des corps aussi malplaisants. On n’en voyait d’approchantes qu’aux bandits montagnards, aux détrousseurs tannés par le soleil et le grand air. Pourtant, je ne sais quelle douceur chez ces vilains clercs interdisait le rapprochement.

Extrait 2

Le bruit courait que le Poverello avait dressé sa tribune devant la cathédrale Sainte-Anastasie. Je m’y portai à toutes jambes et ne tardai pas à cueillir les premiers échos de son sermon. De fort loin, la voix sonore de François vous happait comme celle d’un héraut porteur d’une grande nouvelle. On ne saisissait pas encore les mots que déjà, leur accent pénétrait le cœur et y laissait un ravissement. Ce n’était point la voix exaltée d’un fou, ni celle véhémente d’un orateur ; la ferveur qui l’habitait ne semblait rien devoir, ni au délire ni à l’artifice. Tout de même, elle entrait dans vos oreilles comme la musique la plus suave ou le tonnerre le plus puissant.
La sueur me baignait quand j’arrivai aux abords de la cathédrale. Là, un grand rassemblement me freina. Il me fallut jouer des coudes pour arriver en vue du saint homme. Un premier rang de soldats le débordait de toutes parts. Comme il semblait chétif, notre père François, auprès de ces géants ! N’importe lequel pouvait le soulever de terre, encore d’un seul bras.
À présent, je me demande si cette courte taille n’était pas exprès et si Dieu, en façonnant ainsi son serviteur, n’entendait pas que les gens mieux bâtis le prennent en pitié. S’il avait été bien fait, n’aurait-il pas éveillé la jalousie des hommes et la tendresse des femmes ? Au lieu qu’ainsi conformé, il faisait rire plutôt : puisqu’on ne lui enviait rien, on pouvait l’écouter.
Il n’empêche, ses bras insuffisants et ses jambes brèves fatiguaient François. Non seulement l’effort de marcher lui coûtait davantage, mais, pour se faire entendre d’un grand nombre, il devait pousser sa voix où d’autres n’auraient eu qu’à parler. Notre père s’enrouait vite. Bien des prêches s’achevaient parce qu’aucun son ne montait plus de sa gorge. De là aussi, ces gestes et ces grimaces dont le saint meublait ses sermons, et qui deviendraient pour tous un trait reconnaissable.
Ce soir-là, devant le peuple de Zara, François produisit une vraie gymnastique : il sautillait, il toupillait, il pirouettait, mêlant des pas de danse à ses imitations du daim ou de l’ours, ôtant soudain sa capuche puis se couvrant la tête, sinon dénouant la corde autour de sa taille qu’il faisait serpenter sur les pavés pour imager l’ennemi de Dieu.
« Ayez garde, mes chers frères, de jamais donner prise au démon ! Ce n’est pas en vain qu’il a des griffes, des serres, des crocs, tous les moyens du prédateur ! Songez que les viles actions, comme les viles pensées, vous poussent des organes en dehors. Et lui s’en empare ! Oh ! Oh ! Craignez qu’il vous saisisse ! Aïe ! ».
Je n’avais jamais rien vu de tel, ni mes voisins non plus, à juger de leurs mines étirées et de leurs sourcils hauts. Les soldats s’entre-regardaient, doutant du parti à prendre : fallait-il laisser ce troubadour divertir le peuple ou l’arrêter céans, parce qu’il couvrait ses singeries du nom de Dieu ? Leurs mains frottaient nerveusement le bois de la lance. Aucun n’intervint. Le sourire de notre père lui faisait bouclier. On ne pouvait lever la main sur François, sauf à fermer les yeux. Et que dire des mots sortis de sa bouche ? Ils vous ravissaient, à moins également de boucher ses oreilles.
Je me rappelle chaque ligne du discours qu’il prononça devant la cathédrale Sainte-Anastasie, à ce moment peuplée de colombes qui, elles aussi, semblaient venues l’entendre. François s’adressait à elles, il leur parlait familièrement comme à des hommes, sans marquer ni sa supériorité d’être pensant ni leur vilenie d’animaux privés d’âme.
« Mes frères les oiseaux, vous avez bien sujet de louer votre créateur et de l’aimer toujours : il vous a donné des plumes pour vous vêtir, des ailes pour voler, et tout ce dont vous aviez besoin pour vivre. De toutes les créatures de Dieu, c’est vous qui avez meilleure grâce ; il vous a dévolu pour champ l’espace et sa limpidité ; vous n’avez ni à semer ni à moissonner ; il vous donne le vivre et le couvert sans que vous ayez à vous en inquiéter. »
L’air était comme attiédi par sa voix et la lumière, autour de sa silhouette, nuancée d’or. Depuis qu’il parlait, la paix s’était faite dans les feuillages, ordinairement bruyants de merles. Était-ce une illusion, ou les fontaines aussi s’éclairaient-elles, la mer ravalait-elle son écume ? Incliné sur François, le vieux sycomore avait l’air d’un éventail, d’un antique flabellum aux mains du vent : on eût dit qu’il dispensait fraîcheur et ombrage pour le bien-être du saint. Enfin toute la nature témoignait à ce petit homme un respect véritable et je l’écoutais transporté, certain qu’un être ainsi aimé des créatures l’était aussi de Dieu.

A L’HEURE
Texte - Editions Virgile, 2005

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Parmi les jouets favoris de mon enfance, il en est un que j’ai revu tantôt dans une vitrine du musée Japy, à Beaucourt. Rien ne me préparait à cette rencontre et certes, je fus bien étonné de trouver derrière un panneau de verre, près d’une étiquette numérotée, le réveille-matin de ma grand-tante Gelin, un modèle commun « avec échappement à ancre, système Roskopf, 1909 ».
C’était un garde-temps très ordinaire, sorte de cube chromé aux coins arrondis, muni d’une anse pour son transport et de trois boules de métal en guise de pieds. Le cadran portait des chiffres romains finement empattés sur lesquels couraient les aiguilles : celle des heures, celle des minutes et une troisième que son talon en croissant semblait vouer non à la battue des secondes, mais au relevé des phases lunaires.
À son aspect, ma mémoire restitua fidèlement l’époque où j’en avais l’usage. C’était en 1978 ou en 1980, je n’avais pas dix ans, et le réveil figurait à contre-emploi dans les saynètes que j’animais avec des autos miniatures et des bonshommes en plastique. Il y tenait un rôle conforme à sa silhouette trapue et à son revêtement argenté : tantôt rocher, tantôt coffre-fort, tantôt robot ou tourelle de canon, il servait à tout sauf à donner l’heure — car depuis longtemps, personne ne le remontait plus.
J’ignorais la valeur de cet objet et déduisais de son éclat métallique qu’il devait coûter bien cher. Le réveil de tatan me semblait luxueux et me le paraît encore, auprès des articles en plastique qui lui ont succédé. Dans une gamme équivalente, les pendulettes actuelles sont moins raffinées. On n’y voit plus le même souci du détail, traduit ici par la délicate niellure entourant le cadran, les aiguilles bicolores aux flèches lancéolées.
Il s’agissait pourtant d’un modèle économique, fabriqué en grande série pour une clientèle populaire. À propos du mouvement, l’étiquette du musée précise : « chutes très fortes et inégales. Les chevilles doivent être en acier et ne tiennent pas l’huile. » En y regardant de plus près, je note aussi l’imparfaite superposition de la loupe sur le cadran horaire, dont elle entame le contour pointillé. Voilà certes un défaut qu’on aurait corrigé sur les pendules de prix !
Le réveil ne soutint pas longtemps mes tripotages enfantins : ses organes les plus délicats, entre autres les clefs à remonter fixées au dos, furent vite hors d’usage, sans parler du mécanisme intime qui rendait à la moindre secousse des bruits alarmants — cliquetis des pièces détachées, roulant d’un coin à l’autre de leur prison de tôle.
Je dois quand même à ce modeste chronomètre d’avoir été à Beaucourt comme en pays de connaissance et d’avoir reçu de ce nom, Japy, un écho familier.

LE FANTÔME DE LA TOUR EIFFEL
Roman - Editions Gallimard, 2002

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A peine les fondations de la Tour furent-elles assises, au seuil de l’été, qu’on jeta la terre par-dessus pour les recouvrir.
Ces pelletées qui tombaient, funèbres, sur la maçonnerie encore fraîche rappelaient une inhumation, et beaucoup voulurent y voir les funérailles avancées du projet. On disait que l’effort silencieux des terrassiers rendrait bientôt au Champ-de-Mars son aspect de naguère – une plaine morne et sans usage, un autre cimetière digérant les restes des chimères humaines.
Du sol égalisé émergèrent quand même seize gros sabots de maçonnerie, hauts comme un homme et trois fois plus larges. Les badauds se firent expliquer leur fonction, qui était de supporter directement les piles de l’édifice. Cette annonce laissa perplexe. En effet, les sabots étaient inclinés : comment la Tour ainsi chaussée tiendrait-elle debout ? Est-ce qu’on élevait un mur sur un pied tordu ?
Comme finissait l’entreprise de fondation commença celle du montage. Les derniers convois de terre croisèrent les premiers convois de fer, et des poignées de mains s’échangèrent entre les terrassiers qui partaient et les ouvriers qui arrivaient.
Ces mains-d’œuvre différaient autant que leurs tâches et leurs outils : d’un côté les hommes de l’ombre, anciens mineurs parfois, entraînés à piquer la pioche dans les ténèbres tièdes des souterrains ; de l’autre les hommes du plein air, gabiers de marine reconvertis, que leur dédain du vertige favorisait dans les travaux d’altitude.
Les seconds surtout excitaient la curiosité des journa-listes : annonçaient-ils une nouvelle classe de travailleurs, les « ouvriers acrobates » ou « ouvriers volants », spécialisés dans les constructions élevées ? Un surnom ne tarda pas à leur échoir : c’étaient « les ramoneurs ». On créa dans la foulée celui des employés au sol, appelés « gars du plancher des vaches ».
Grâce à l’activité des ramoneurs, la Tour gagna rapidement ses premiers mètres. Tout le temps des fondations, les pièces avaient été usinées à Levallois-Perret pour être le moment venu au rendez-vous du montage. Dans les premiers jours de juillet 1887, elles commencèrent d’affluer sur le chantier à bord de gros camions. Une grue roulante en soulageait les chevaux, puis des wagonnets les prenaient en charge, pour les transporter vers les piles par quatre voies divergentes. Là, de nouvelles bigues de vingt-deux mètres les hissaient à leurs places respectives, où elles étaient fixées.
Le travail avançait à grande allure. Suivant la méthode Eiffel, chaque pièce était présentée avec les trous déjà percés et deux tiers des rivets posés, tel un élément de meccano qu’il suffisait de mettre en place et d’assujettir, et qu’on pourrait pareillement démonter. Grâce à la relative légèreté des poutres – aucune ne dépassait trois tonnes –, quelques heures et quelques hommes suffisaient à l’opération. Ce chantier titanesque, rival pour les dimensions de celui des pyramides, ne devait jamais réunir plus de 250 ouvriers.
On pouvait constater de jour en jour les progrès de la construction : la Tour s’élevait presque à vue d’œil. Les employés partant au travail toisaient les piles avec leur crayon, et recommençaient le soir en rentrant du bureau ; l’écart était parfois d’un ongle. Un preneur de vues engagé par Eiffel, M. Durandelle, fixait la marche des travaux sur des épreuves photo-graphiques, tel un greffier du miracle.
A la fin de l’été, les seize sabots portaient déjà d’assez longues tiges de métal, tenues entre elles par des entretoises.
C’étaient de gros bouquets de fer qui semblaient, à certaine distance, jaillis du sein même de la terre comme un végétal monstrueux. « Le fer pousse ! » s’émerveillaient les passants. Et de fait, dans cette terre fouillée comme pour y semer la graine, dans la percée obstinée du métal, dans les flèches noueuses qui s’élançaient à présent vers le ciel, beaucoup voyaient la croissance régulière et organique d’un arbre.
« Mais l’arbre peut s’abattre ! » rétorquaient les sceptiques. Car des échafaudages de bois avaient monté partout en même temps que le fer, si nombreux, si touffus qu’ils aveuglaient les piles. Les mêmes qu’avaient inquiétés les sabots s’effrayèrent de ces béquilles. Comment ne pas sentir un danger, l’aveu d’un écroulement possible ?
A mesure que s’élevait la Tour, grandissait aussi la peur qu’elle inspirait.
Sa tangibilité donnait consistance aux peurs encore diffuses. C’était un cauchemar dont on s’éveillait pas. D’aucuns la voyaient bâtir comme un condamné voit dresser l’échafaud de son propre supplice. Elle semblait tout à la fois le bonjour du monde émergent et l’adieu du monde finissant. Un monument fin de siècle !

L’EPÎTRE A LOTI
Biographie - Editions L'Escampette, 2003

Rochefort-sur-mer est un malentendu, sinon une imposture. La moitié du nom promet sans tenir.
Pourquoi faire, ce rajout théâtral ? Miel à touristes ainsi qu’à Cordes dans le Tarn, un bourg haut perché devenu Cordes-sur-ciel ? Caprice d’édiles pour détacher la commune charentaise d’un faux jumeau, Rochefort-en-terre dans le Morbihan ? Le panneau à l’entrée de la ville n’en dit rien.
Il semble que tout nouveau venu à Rochefort soit exposé à telle méprise. Sans doute a-t-il espéré louer, pour une bouchée de pain, une de ces petites maisons de pierre tendre dont les quartiers historiques répètent à l’envi le modèle, jadis quelconque et aujourd’hui coté ; sans doute a-t-il rêvé d’ouvrir chaque matin la fenêtre de sa chambre sur l’océan, sinon sur telle rue qui en vient, baignée de ses effluves… Rochefort-sur-mer, pardi !
Or c’est en vain. Ces jolies façades claires dont la ville est comme embuée sont aux mains des familles, qui ne prêtent pas, qui ne vendent pas— ou bien à si mauvais marché qu’il vaut mieux construire la pareille sur un terrain nu. Quant à la mer, prenez-en votre parti : elle n’est pas à Rochefort.
Vous questionnerez comme moi les rues angulaires, cherchant un point de fuite où s’éploierait cette chose grande et bleue. Vous tendrez l’oreille aux froissements de l’écume, au feulement des vagues ; et encore vous priserez l’air humide si fécond en averses, dans l’espoir d’y goûter un sel avant-coureur. Peine perdue !
Nul débouché d’azur aux confins des rues. Beaucoup finissent au croise-ment d’une autre, dans cette ville planifiée éprise d’angles droits ; d’autres avortent devant une porte monumentale, la grille d’un jardin ou d’un hôtel. Rares sont celles qui jouissent d’un perspective et font un usage un peu libre de l’espace, en longueur ou en largeur. Rochefort-sur-mer est en deuil d’horizon.
Mais alors, où est l’océan ? Loin ! Vingt kilomètres séparent la ville de son épithète, encore par des routes et des chemins si retors, si peu carrossables qu’ils semblent commis pour vous en détourner. Les grands axes dédaignent l’immensité bleue, préférant la prendre de long vers Royan ou vers la Rochelle. Voilà le rôle qu’on assigne à la mer : un fond de paysage, un bouche-horizon !
Ce qui me tiendra lieu de mer à Rochefort est une aire de parking ; de houle, la pluie têtue battant l’asphalte ; de phare, l’enseigne intermittente d’un magasin de chaussures.
Je n’aurai pas même la consolation d’inventer des marins chez mes voisins de palier : leurs physionomies sont décidément terriennes et leur loisir, assez indiqué par le fusil de chasse sur leur épaule, explique la vente de munitions dans les supermarchés.
Si l’on est pêcheur à Rochefort, c’est pêcheur à pied. La marée basse voit affluer en nombre ces huissiers de la mer, concurrençant les échassiers dans la capture éclair, précise, frugale des créatures à bave et mucus délaissées par le flot. Ce n’est pas l’océan, non, c’en est l’antichambre ; une aire de déambu-lations et d’envasements, pleine du silence un peu fade dont la nature a soin de couvrir ses terrains vagues.
« L’estuaire de la Charente doit paraître terne et bien étroit à ce grand coureur d’îles et de baies vermeilles » écrivait l’amiral Fauque de Jonquières au sujet de son ami, l’écrivain voyageur Pierre Loti.
Telle a été aussi mon impression, de ce premier regard lancé sur un parking rochefortais.

L’ENFANCE DE CROIRE
Récit autobiographique - Editions Gallimard, 2004

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Le premier mot que j’ai articulé ; le premier mot au pouvoir (doutez-vous que dire, c’est se rendre maître ?) de mes lèvres inhabiles, de ma langue joueuse, de mes dents juste percées… Quelles ont été, oui, les premières syllabes intelligibles dans ma bouche ?
Je les présume riches en voyelles comme un bonbon l’est en sucres, avec assez de consonnes — la note acide — pour parer la fadeur. « Papa », « maman », l’un ou l’autre : voici ma prime parole.
Or, de ces deux mots, le second rend à l’oreille un son assez voisin de mon préféré dans la langue française : « firmament ». Le soupir qui s’exhale, le trait aérien dont siffle l’herbe et s’éteint la bougie : cela seul sépare « maman » de « firmament ».
On ne saurait pourtant concevoir deux mots plus distants, par les notions qu’ils appellent. « Maman » porte une intimité délicate, les caresses d’un être proche. À l’opposé, « firmament » s’adresse au lointain, marque un point de fuite que nos yeux seuls — mais non plus nos mains — peuvent rejoindre delà l’immensité. C’est au firmament qu’on place les étoiles les plus vives. Ce coin du ciel à l’aplomb de nos têtes reste longtemps imprégné de ténèbres ; aussi les astres en lui sont-ils les premiers allumés et les derniers éteints.
Maman et firmament ont-ils rien en commun ? Sans doute leur fidèle accompagnement durant notre vie. Nous naissons sous un firmament et contre une mère ; peut-être même les confondons-nous, dans le premier temps de notre existence. Ensuite, et jusqu’à un âge avancé, nous restons confiants dans leur présence : on voit rarement les étoiles manquer au rendez-vous de la nuit, de même qu’une mère se détourne rarement de son enfant.
Pourvu qu’on les accouple, « Maman » et « firmament » obtiennent une formulation insolite — mais juste — de l’idée de Dieu. À leur image, Dieu est ensemble proche et lointain, obscur et lumineux, incorporel et dense. Ces notions opposées ont un point d’équilibre : c’est là qu’Il émerge.
Voilà du reste un mot, « dieu », que « firmament » relèverait avantageusement. Rien n’est moins universel ni plus confiné à notre langue que le phonème semi muet qui le termine : « eu ». Les petits Français eux-mêmes butent sur ce nom difficile.
À l’âge où j’acquérais mon vocabulaire, « dieu » fut, je m’en souviens, un mot rebelle à la prononciation comme à l’écriture. Je n’aimais pas ce terme aux airs avantageux — partout écrit en capitales, sinon coiffé d’une majuscule comme on l’est d’un chapeau — dont la brièveté le faisait mal entendre. Il me semblait tronqué, inabouti : à l’ouïe, le produit d’une bouche trop molle, articulant mal ou soufflant peu ; sur le papier, l’œuvre d’une main paresseuse, qui bornait son effort à quatre lettres aux hampes courtes.
N’en pouvait-on choisir un plus franc, plus sonore et surtout plus long pour désigner l’Être Suprême ? Une seule syllabe, n’était-ce pas un peu juste pour déployer pareil concept ? J’aurais été plus à l’aise avec les trois de « firmament » et leur terminaison ouverte : elles semblent pouvoir s’étendre à l’infini et occuper tout l’espace du ciel.
« Firmament »… peut-être le dernier mot que je prononcerai, comme « maman » a été le premier ! Une juste conclusion.

PASTEL
Roman - Editions Gallimard, 2000

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Extrait 1

La passion de la couleur était ancienne chez Simon Terrefort.
Certains prétendaient qu’elle s’était éveillée dans le sein de sa mère Eléonore, épouse d’un teinturier renommé : à les croire, les robes aux teintes vives que la jeune Albigeoise lâchait sur son ventre nu, les jours de grand soleil, avaient baigné l’enfant dans des climats de couleurs dont son œil naissant s’était épris.
Un homme de médecine allait plus loin, en soutenant qu’il était passé dans le sang de Simon quelque chose des pigments employés à la teinturerie — ces plantes broyées ou bouillies, ces racines pilées dont les mains d’Eléonore gardaient longtemps l’empreinte, au point qu’on l’avait surnommée « la fille aux doigts d’arc-en-ciel. »
Quoi qu’il en fût, Simon avait paru à la naissance, le deuxième de mai 1423, affligé d’une considérable tache de vin, de la surface d’une feuille de chêne ou davantage. Elle répandit partout le bruit que l’enfant était né « marqué par la couleur. »
« Dame, la figure du petit est tout éclaboussée ! », s’exclamèrent les matrones en baignant le nouveau-né dans une cuve de bois. « C’est comme une toile à teindre, quand on y laisse des plis », intervint un apprenti qui écopa d’une fameuse gifle.
On fit tout le possible pour effacer cette marque voyante. Comme une paysanne qui avait aidé aux couches savait une recette, les femmes descendirent sur les rives du Tarn cueillir certaine plante à l’odeur de miel, pour en réduire la fleur dans un mortier. Mais la bouillie ainsi obtenue, appliquée sur le visage du bébé, ne fit rien contre la souillure, si même elle n’en raviva pas sensiblement la teinte.
Avertie, la mère se montra fort inquiète, et davantage le père qui lisait dans cette cocarde, selon la tradition, la trace d’une envie de sa femme : « A quoi avais-tu donc la tête, pour faire la sienne comme celle d’un rouge-gorge ? »
Malgré tout, lorsqu’on leur présenta l’enfant qu’on venait de langer, la grimace des parents tourna lentement au sourire. Certes, le visage du nourrisson était mangé pour plus de la moitié par un laid nævus, qui commençait à l’oreille, avalait le menton et suivait jusqu’au front l’arête du petit nez, mais la couleur, un rouge vermillon nuancé de mauve, en était superbe, d’un éclat et d’un uni propres vraiment à éblouir le connaisseur.
Maître Lucas déclara avec fierté qu’aucun de ses bains de garance ou de cochenille, si honorés auprès des drapiers, n’avait jamais produit de sang aussi vif. « Avec pareille enseigne, notre gars, bien sûr, fera carrière dans le teint ! », prédit l’artisan qui riait à belles dents. La mère enchérit : « N’est-ce pas aussi qu’il porte à vie les couleurs de son nom ? » Sur cette dernière pensée qui rappelait le fond écarlate de l’écu familial, toute l’assistance se répandit en acclamations et vint chaleureusement serrer la main du père.
On coucha le nourrisson coiffé d’un joli béguin de dentelle dans un berceau de bois et toute la ville fut bientôt instruite qu’en la maison de Lucas et d’Eléonore, un futur maître de teinture venait de voir le jour…

Extrait 2

Les entretiens d’Eléonore et de Lucas venaient toujours à la couleur, celles dont le teinturier portait le deuil et celles qu’il savourait, grain à grain, goutte à goutte, trouvant là son vrai réconfort et la paix revenue de son âme.
L’univers s’était réduit pour lui à une image, celle qu’il mendiait chaque jour au soupirail. Oh ! comme il aimait les processions, ces défilés de clercs en camail violet, supportant croix et reliques dans leurs coffrets dorés, sur leurs coussinets écarlates ! Comme il goûtait l’entrée des ambassades, les écuyers en livrée de parade, les oriflammes bigarrés !
A l’inverse, sa réprobation était vive de ceux qui, par doctrine, s’en tenaient au noir ou au blanc. Il fustigeait les moines bénédictins, caverneux sous leur coule sombre, aussi bien que les cisterciens, dont la robe était claire. L’empêchement où se trouvaient les paysans de vêtir autre chose que le bistre de la terre lui semblait une grave infirmité : il regrettait de n’avoir pas offert une teinture rouge à ces misérables, en son état passé de teinturier.
Mais, davantage que les couleurs connues par le soupirail, c’étaient les nuances formées par son imagination dont se délectait Lucas.
Ses rêves étaient simples, des rêves de reclus : il tenait pour précieuses, et hautement désirables, les cerises, les groseilles, les airelles, rouges étendards de la nature. Idem, les jeunes poires dont verdissait le dôme, au pédoncule courbé comme un sabre. « Ceux d’en haut ignorent leur bonheur ! », raisonnait le teinturier en inventant des corbeilles d’abondance, cent fruits réunis pour l’agrément des yeux : mûres, noix, coings, pêches, nèfles et prunelles, côtoyant légumes et épices aux parures véhémentes — fleur de safran jaune, asperges à chef vert, carottes teintes du couchant, et cardes, et chicorées, et persil ! Lucas jouissait de toutes ces couleurs, et aussi de vérifier que l’azur n’y entrait pas.

MADAGASCAR
Récit de voyage - Editions Fer de Chances, 1999

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Extrait 1

Nos premiers pas dans la ville - nous avons boudé l’autobus - sont incertains, butineurs, un peu égarés. Les maisons de brique qui nous environnent laissent entrevoir, d’un vert bleuté rayé de blanc, les rizières autour de Tananarive. C’est un miroir frémissant posé jusqu’à l’horizon des collines, où de fines silhouettes d’enfants empruntent le trait tremblé de l’aquarelliste. Comme suspendu en plein ciel, un paysan guide sa charrue derrière un zébu aux cornes en demi-lune : « Tsaaa ! Tsaaa ! ». J’entends, mêlés au clapotis de l’eau, ses cris qui fusent joyeusement dans l’air. La langue de Madagascar parvient pour la première fois à mes oreilles. J’en reçois dès ce moment une impression durable de suavité, de coulant : les qualités tout insulaires du parler malgache.

Extrait 2

Les baobabs nous attirent. Leur hauteur - une trentaine de mètres - n’a rien qui puisse surprendre un familier des grands chênes, mais elle ressort mieux du dépouillement absolu de leur tronc, qui s’élève sans porter aucune branche en un seul jet de bois dur. Pour la première fois, ma main vient au contact de cette écorce épaisse, comme un cuir d’éléphant rigidifié. D’étranges cicatrices, assez profondes pour loger le pied ou la main d’un grimpeur, marquent le premier étage du tronc. Je songe que de telles blessures ont pu être infligées dans l’enfance de l’arbre, alors que son bois était encore tendre, pour garder à portée la haute ramure du spécimen adulte. Il est surprenant qu’un tel géant ait trouvé sa subsistance dans le sol maigre où s’impriment nos pas. Cette érection immense au milieu d’un désert paraît surnaturelle. Mais ne l’est-elle pas moins que la survie d’une famille au même endroit ?

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Posté par cassiel à 16:43 - Permalien [#]